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Patrimoine

La Forge neuve de Moisdon-la-Rivière : trois siècles d’histoire métallurgique en Pays de Châteaubriant

Entre patrimoine bâti et nature préservée, ce lieu chargé d’histoire offre aujourd’hui un cadre exceptionnel aux promeneurs et randonneurs.

La Forge neuve de Moisdon-la-Rivière : trois siècles d'histoire métallurgique en Pays de Châteaubriant

La Forge neuve de Moisdon-la-Rivière : trois siècles d’histoire métallurgique en Pays de Châteaubriant.

Au bord du Don, le site de la Forge neuve de Moisdon-la-Rivière témoigne de l’aventure industrielle qui a façonné le territoire du XVIIe au XIXe siècle.

Bien avant l’implantation du grand complexe industriel, le territoire possédait déjà un savoir-faire métallurgique ancien. Du Ve au XVIe siècle, la région de Châteaubriant abritait de nombreux bas fourneaux disséminés dans les massifs forestiers. Ces ateliers artisanaux étaient alimentés par du charbon de bois, profitant de l’abondance des ressources naturelles. Les bas fourneaux transformaient le minerai en fer grâce à une température de fusion portée à 900°.

L’année 1668 marque un tournant majeur. Louis II de Bourbon-Condé, seigneur et baron de Châteaubriant, décide d’exploiter méthodiquement les richesses de sa baronnie. Les forêts denses fournissent le charbon de bois indispensable, tandis que le sous-sol recèle d’importants gisements minéraux.

Le 2 décembre 1668, le Conseil du prince autorise la construction d’une « usine à fer » au lieu-dit « le Moulin Péan », à la confluence du Don et du petit Don. Le prince de Condé confie la réalisation du projet à René Saget, technicien expérimenté qui supervise l’édification de ce qui deviendra la Forge neuve.

La Forge-Péan, rapidement rebaptisée Forge Neuve…

, constitue un ensemble industriel complet et moderne pour son époque. Le site s’organise autour de trois ateliers de production complémentaires :

Le double haut fourneau représente le cœur du dispositif. À 1600 degrés, le minerai de fer, le charbon de bois et la castine y fusionnent pour produire la fonte, première étape de la transformation métallurgique.

La forge d’affinerie permet ensuite d’affiner la fonte pour obtenir du fer de meilleure qualité, plus malléable et résistant. L’atelier de fenderie produit l’essentiel de la production commerciale : de grandes barres de fer standardisées, aux dimensions et poids normalisés, destinées principalement à la construction navale et au bâtiment pour la marine royale.

Deux halles à charbon assurent le stockage du combustible, ressource vitale pour le fonctionnement continu des installations. Des logements ouvriers et des maisons de maîtres complètent ce véritable village industriel structuré et autonome.

L’innovation majeure réside dans l’exploitation de l’énergie hydraulique du Don, qui actionne les soufflets et les marteaux.

Couplée à l’utilisation intensive du charbon de bois issu des forêts environnantes, cette organisation permet à la Forge Neuve de connaître son apogée au XVIIIe siècle. En 1725, face à l’afflux de commandes, un nouvel atelier d’affinerie est construit.

Mais faute de place à la Forge neuve, il est édifié à la sortie de Moisdon, à Gravotel. Cela explique l’abus de langage souvent pratiqué lorsque l’on parle « des forges » de Moisdon : l’expression « les forges » désignait à l’origine le fait qu’il y ait deux établissements dans la commune, mais l’établissement initial, auquel Gravotel est rattaché est bien « la Forge neuve ». Lorsque les archives mentionnent « les forges de Moisdon », il s’agit des deux établissements rassemblés, qui ont été affermés un temps ensemble et appartiennent au même propriétaire.

Le déclin face à la révolution industrielle

Le XIXe siècle bouleverse radicalement les équilibres établis. L’industrialisation moderne, basée sur la houille et la vapeur, offre des rendements bien supérieurs aux méthodes traditionnelles. Le traité de libre-échange franco-britannique signé par Napoléon III en 1860 expose brutalement la métallurgie française à la concurrence des produits anglais, fabriqués selon des procédés plus performants et moins coûteux. L’isolement et l’enclavement du pays de Châteaubriant accentuent encore plus ce phénomène.

Incapable de s’adapter à ces mutations profondes, la Forge neuve ferme définitivement ses portes en 1869, après deux siècles d’activité ininterrompue. C’est la fin d’une époque pour la métallurgie traditionnelle du Pays de Châteaubriant.

Les reconversions successives

Le site connaît ensuite plusieurs vies. À la fin du XIXe siècle, une cidrerie s’installe dans les anciens bâtiments industriels. Dans les années 1920, une féculerie de pommes de terre prend le relais, perpétuant la vocation productive du lieu. La Seconde Guerre mondiale inscrit une page sombre dans l’histoire des Forges. En 1939, plusieurs centaines de réfugiés espagnols fuyant le franquisme y sont internés. De 1940 à 1942, le site devient un camp retenant 567 personnes tsiganes, témoignage tragique de la politique répressive de l’époque.

En 1952, une Société Civile Immobilière rachète l’ensemble du site, évitant ainsi sa dispersion dans le domaine privé. Cette acquisition providentielle, initiée par les pêcheurs de la Brème du Don, ainsi que les maires du Grand-Auverné et de Moisdon, permet de préserver l’intégrité architecturale de la Forge neuve, malgré la disparition progressive des principaux ateliers au fil du temps. Progressivement, le lieu se transforme en espace de loisirs et de promenades.

En 1979, la municipalité fait l’acquisition du site et de son étang. Un musée ouvre ses portes en 1984 dans l’ancienne halle à charbon, donnant une nouvelle vocation culturelle et pédagogique à ces bâtiments chargés d’histoire. 

Aujourd’hui, le site de la Forge neuve de Moisdon-la-Rivière offre aux visiteurs un cadre naturel exceptionnel. L’étang paisible reflète les édifices ancestraux taillés dans la belle pierre bleue caractéristique de la région. La végétation luxuriante a repris ses droits, enveloppant les anciennes installations industrielles d’un manteau de verdure apaisant.

Plusieurs sentiers de randonnée partent de ce point névralgique du patrimoine local :
►Le sentier de la Lande du Don (2001) : un parcours de 12 kilomètres reliant Moisdon-la-Rivière et Le Grand-Auverné, traversant landes et forêts.
►Le sentier de Farniel (2009) : une liaison douce entre la Forge Neuve et le bourg de Moisdon
►Le sentier du Bois du Prince (2015) : une immersion dans les massifs forestiers qui alimentaient autrefois les hauts fourneaux

Ces itinéraires permettent de découvrir le territoire dans sa dimension historique et naturelle, là où pendant des siècles, bûcherons et charbonniers approvisionnaient les forges en combustible.

Un lieu vivant toute l’année

Au-delà de sa dimension patrimoniale, le site accueille régulièrement des animations festives et culturelles, notamment par le biais de l’association des Amis de la Forge neuve et l’antenne castelbriantaise de Bretagne Vivante. Le Marché de la Saint-Nicolas (2009-2016), puis le Marché d’Automne (2016-2019) et la bourse aux plantes rythment les saisons, tandis que des expositions temporaires enrichissent l’offre culturelle.

Les Forges de Moisdon-la-Rivière incarnent ainsi la rencontre réussie entre mémoire industrielle et patrimoine naturel, invitant chacun à découvrir comment l’activité humaine a façonné ce territoire pendant trois siècles avant de lui restituer sa tranquillité.


Sources :
– Archives du musée Condé, château de Chantilly, 1 F 009 ;
– Dossier de protection des forges de Moisdon-la-Rivière, DRAC des Pays de la Loire, Conservation Régionale des Monuments Historiques ;
– Belhoste Jean-François, Maheux Hubert, (dir.), Les forges du Pays de Châteaubriant, Cahiers de l’Inventaire, n° 3, Nantes, DRAC Pays de la Loire, 1984 ;
– Pérennès, Ronan, De l’histoire au patrimoine, la Forge neuve, Moisdon-la-Rivière, Châteaubriant, HIPPAC : Société historique du Pays de Châteaubriant, 2014, 176 p.

Relecture de Ronan Pérennès, professeur d’Histoire.