Les Gens
Julien Lanoë : l’industriel nantais qui fit battre le cœur des lettres modernes
Entre Nantes, Paris et les salons littéraires et la campagne des alentours de Châteaubriant, Julien Lanoë fut un découvreur de talents à une époque bénie.

Julien Lanoë : l’industriel nantais qui fit battre le cœur des lettres modernes
Entre le fracas des entrepôts métallurgiques et le silence feutré des salons littéraires, Julien Lanoë traça un sillon singulier dans le paysage culturel du XXe siècle. Industriel par héritage, homme de lettres par passion, il fit de Nantes un carrefour où se croisaient les voix les plus audacieuses de son temps.
Les racines d’une double vocation
Né le 7 juillet 1904 à Nantes, Julien Lanoë porte en lui le poids d’un nom. Fils de Paul Lanoë, industriel et conseiller général, petit-fils du maire de Savenay Julien Lanoë et du sénateur Henri Guérin, neveu de Georges Lanoë-Villène, il appartient à cette bourgeoisie d’affaires qui façonne les territoires autant par le commerce que par l’engagement public.
Sa formation suit le parcours tracé pour lui. Lycée de Nantes. Baccalauréat de philosophie en 1921. L’École des Hautes Études Commerciales à Paris. En 1923, il entre dans l’industrie paternelle comme marchand de fer. La trajectoire semble écrite d’avance.
Pourtant, Paris lui offre bien davantage que des techniques commerciales. La capitale bouillonne. Les revues littéraires fleurissent. Les salons bruissent de manifestes et de controverses. Le jeune homme découvre une autre ambition, un autre langage, une autre manière d’exister.
1925 : naissance de la « Ligne de cœur »
À vingt et un ans, fort de ses amitiés parisiennes tissées notamment au sein de La Nouvelle Revue Française de Jean Paulhan, Julien Lanoë franchit le pas. Il fonde sa propre revue littéraire : La Ligne de cœur. Jean Cocteau accepte d’en être le parrain. Rien de moins.

En quatrième de couverture du livre « Max Jacob et Julien Lanoë – Lettres (1925-1944) » publié le 23 septembre 2019 aux éditions Droz, dans la collection Textes Littéraires Français, préfacée et annotée par Anne Kimball, Le texte raconte la rencontre entre Max Jacob et Julien Lanoë en 1925 chez Jean Cocteau pour trouver un titre à la revue littéraire que Lanoë voulait fonder à Nantes : La Ligne de cœur. Leur véritable amitié commença lors d’une soirée d’hiver 1926 dans la chambre de Max Jacob à Saint-Benoît-sur-Loire, où celui-ci écrivit deux poèmes pour la revue en inventant le pseudonyme de Morven le Gaëlique. La revue ne parut que quelques années, mais les Poèmes de Morven le Gaëlique furent réunis et publiés en 1953.
L’amitié entre les deux hommes s’intensifia jusqu’à la mort de Max Jacob en 1944. Leur correspondance traite de la poésie et de l’art de l’époque, ainsi que de leurs propres œuvres. Lanoë chercha à monter une pièce de Max Jacob et exposa deux fois ses gouaches au musée des Beaux-Arts de Nantes. Les cinquante dernières lettres évoquent la vie familiale de Lanoë et la dure vie de Max Jacob qui portait l’étoile jaune à Saint-Benoît pendant l’Occupation.
Cette revue d’avant-garde se positionne en marge du surréalisme qui domine l’époque. Elle revendique un humanisme spiritualiste tourné vers la modernité, célébrant l’authenticité du cœur contre les excès de la raison froide. De 1925 à 1928, puis de 1933 à 1935 lors d’une seconde série, elle accueille des voix majeures : Jules Supervielle, Pierre Reverdy. Elle révèle aussi des poètes locaux comme ce jeune René Guy Cadou que Lanoë repère et encourage.
L’année 1928 marque un jalon supplémentaire. Grasset publie son roman Vacances. Catherine Pozzi elle-même en rédige une note dans la Nouvelle Revue Française. Le provincial nantais s’impose dans le cercle parisien des lettres.
Entre deux mondes : l’industrie et la poésie
Julien Lanoë épouse Jacqueline Hamelin, arrière-petite-fille du ministre Ferdinand Hamelin. En 1934, la mort de son père le propulse à la tête des établissements Huet et Lanoë. La même année, il hérite également de son siège au Conseil général de la Loire-Atlantique pour le canton de Rougé, dans le nord du département, dans le Pays de Châteaubriant.
Ce territoire rural devient son ancrage politique. À La Noë, lieu-dit fidèle à son nom aux terres gorgées d’eau, sur la route reliant Châteaubriant à Bain-de-Bretagne à l’embranchement avec Ruffigné, il possède une demeure. Un point de chute entre deux mondes, entre l’agitation nantaise et la quiétude des campagnes bocagères. Julien Lanoë aimait appeler ce lieu » le dortoir ».
En 1962, il accède à la présidence-direction générale des Entrepôts métallurgiques de l’Ouest Lanoë et Adam. Le marchand de fer dirige désormais un empire commercial. Mais jamais il ne renonce à l’autre versant de sa vie.
Le passeur infatigable
De 1928 à 1956, Julien Lanoë publie une quarantaine d’articles dans la Nouvelle Revue Française. Critiques littéraires, analyses d’œuvres contemporaines, réflexions morales. Il intervient également lors de conférences très remarquées à l’Institut d’enseignement supérieur des lettres de Nantes, à l’École régionale des Beaux-Arts, mais aussi à Strasbourg et Genève. Ses sujets embrassent l’esthétique stendhalienne comme la poésie moderne, la philosophie morale comme l’art vivant.
Ses ouvrages de critique, tel Une Querelle sur l’amour, prolongent cette réflexion exigeante sur l’homme et son temps. Lanoë pense. Lanoë écrit. Lanoë transmet.
Trente-quatre ans au service des Beaux-Arts de Nantes
En 1936, il accède à la présidence de la Société des Amis du Musée des Beaux-Arts de Nantes. Il y restera jusqu’en 1970. Trente-quatre années durant lesquelles il métamorphose l’institution.
Vingt-deux expositions en vingt-cinq ans. Cent vingt œuvres acquises par don ou par achat. Des centaines de lettres, de démarches, de rencontres pour faire découvrir aux Nantais la richesse de l’art contemporain. En collaboration étroite avec les conservateurs successifs, il impose une ligne claire : promouvoir l’art vivant, ouvrir le musée aux courants novateurs, valoriser les créateurs locaux.
Les artistes nantais trouvent en lui un défenseur ardent : Maxime Maufra, Pierre Roy, Jean Gorin, Camille Bryen. Les créateurs établis dans la ville bénéficient du même soutien : Paul Deltombe, Michel Noury, Henry Leray, Laure Martin. Sous son impulsion, Nantes cesse d’être une ville de province tournée vers son passé pour devenir un laboratoire de la création moderne.
Un réseau d’amitiés exceptionnelles
La force de Julien Lanoë réside dans sa capacité à tisser des liens, à entretenir des fidélités, à nourrir des échanges sur la durée. Sa correspondance en témoigne avec une éloquence rare.
Les donations de ses enfants en 2016 et 2019 ont permis aux collections municipales de Nantes d’accueillir plus de 800 lettres d’artistes et d’écrivains. Un trésor documentaire d’un intérêt primordial pour comprendre l’activité artistique et intellectuelle de Nantes au XXe siècle.
Max Jacob d’abord : 213 lettres numérotées, 22 manuscrits, 3 tapuscrits, une photographie, deux cartes postales, une dédicace. Une amitié profonde, constante, nourrie d’échanges presque quotidiens pendant des années.
►Pierre Reverdy ensuite : 80 lettres témoignant d’un dialogue exigeant sur la poésie et son essence.
►Maurice Fombeure : 53 lettres et manuscrits.
►Jean Cocteau, le parrain de La Ligne de cœur : 29 lettres.
►René Guy Cadou, le protégé devenu maître : 9 lettres, 6 poèmes autographes, 3 tapuscrits. L’influence de Lanoë sur le jeune poète et sur toute l’école de Rochefort fut déterminante.
La seconde donation de 2019 complète cet ensemble par près de 300 lettres reçues entre 1945 et 1983, couvrant la seconde moitié de sa vie. Gaston Chaissac : 51 lettres. Gabriel Marcel, le philosophe : 110 lettres. Maurice Fourré : 126 lettres. S’y ajoutent des tapuscrits d’Eugène Guillevic, des manuscrits de Michel Ragon et Maurice Langlois.
Cette correspondance révèle un homme au centre d’une constellation intellectuelle exceptionnelle. Louis Guilloux, Saint-Pol-Roux, Jean Émile Laboureur rejoignent la liste de ses interlocuteurs privilégiés. Lanoë n’est pas seulement un admirateur ou un mécène. Il est un égal, un penseur que ces créateurs respectent et sollicitent.
L’héritage d’un passeur
Julien Lanoë s’éteint à Nantes le 7 juin 1983, deux mois avant son soixante-dix-neuvième anniversaire. Il laisse derrière lui une œuvre immense, quoique discrète. Pas de monument littéraire majeur, pas d’invention artistique révolutionnaire. Mais une action quotidienne, obstinée, généreuse.
Il a fait exister une revue qui révéla des voix neuves. Il a ouvert les portes d’un musée provincial à la modernité. Il a maintenu des liens entre Paris et Nantes, entre l’avant-garde et le grand public, entre l’industrie et la poésie. Il a prouvé qu’on pouvait vendre du fer le matin et discourir de Reverdy le soir sans trahir ni l’un ni l’autre.
En 2019, La Nouvelle Revue Nantaise publiée par les éditions Joca Seria lui consacre un numéro hommage. Une rencontre est organisée à la Médiathèque Jacques Demy. Les contributions se multiplient pour éclairer cette figure méconnue.
Une rue porte son nom à Nantes, dans le quartier de Saint-Joseph de Porterie. Modeste plaque bleue pour un homme qui préféra toujours l’ombre des coulisses à la lumière des projecteurs. Mais quelle œuvre accomplie dans cette discrétion choisie.
Julien Lanoë démontra qu’on peut transformer un territoire sans occuper le devant de la scène. Qu’on peut influencer une génération sans publier de manifeste tonitruant. Qu’on peut servir l’art simplement en créant les conditions de sa rencontre avec le public.
Le marchand de fer de Nantes fut aussi, et peut-être surtout, un architecte invisible de la vie culturelle française du XXe siècle.
https://patrimonia.nantes.fr.
https://data.bnf.fr/
