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Les Gens

Yves Cosson, passeur de lumière

« Né natif de Châteaubriant » aimait à dire Yves Cosson. De la ville, il en a beaucoup parlé dans son œuvre poétique.

Yves Cosson, passeur de lumière, poète de la Loire et universitaire castelbriantais.

Il y a des hommes qui traversent le siècle en y laissant leur empreinte de clarté. Yves Cosson fut de ceux-là. Né en avril 1919 dans la rue de Couëré à Châteaubriant, fils d’un serrurier devenu marchand de cycles, il aura connu la guerre, la captivité, l’enseignement, la poésie — et cette façon rare de nouer ensemble tous les fils d’une existence pour en faire un tissu de sens.

Les hasards qui n’en sont pas. L’enfance dans une petite ville bretonne, entre les caniveaux gonflés d’orages de juin et les parties de bateaux imaginaires. Le père dans son atelier de la rue de Couëré, où sonnent les métaux et grincent les chaînes de vélo. La mère silencieuse, les mains abîmées de travail. Et déjà cette soif de comprendre, de savoir, qui pousse le jeune Yves vers l’école normale de Savenay, puis vers Rennes.

Puis vient juin 1939. Il est reçu à l’École normale supérieure de Saint-Cloud. Vingt ans. L’avenir devant soi comme une route claire. Mais l’Histoire, cette vieille dévoreuse, veille. La guerre éclate. Aspirant, il est fait prisonnier aux Sorinières. On l’interne d’abord à Châteaubriant, sa ville natale devenue camp de prisonniers, avant de l’envoyer en Allemagne.

Cinq années volées

Cinq années pendant lesquelles il découvre que la littérature n’est pas seulement matière à dissertations — elle est ce qui tient debout quand tout s’effondre, elle est ce pain intérieur que personne ne peut vous confisquer.

1945, le retour. Il a vingt-six ans et peut enfin intégrer cette école de Saint-Cloud dont il rêvait. Il travaille sur Claudel, sur les Conversations dans le Loir-et-Cher, cette œuvre étrange où le poète dialogue avec le paysage et les hommes. On croirait qu’il se prépare, sans le savoir, à sa propre vie : celle d’un homme en perpétuelle conversation avec le monde.

En 1946, le voici professeur au Collège moderne de Nantes. Puis, en 1961, à la Faculté des lettres. Les étudiants le découvrent — cet homme un peu interloqué quand on lui demande si les jeunes poètes meurent jeunes, et qui répond en lisant Cadou.

Il enseigne sans pontifier, sans cette morgue universitaire qui dessèche la littérature. Non. Il parle des poètes comme on parle d’amis absents. Il fait entrer dans les amphithéâtres cette lumière oblique qui est celle de la vraie poésie.

Parmi ses élèves, il y a Paul-Louis Rossi. Il y a Michel Cantal-Dupart. Il y a surtout ce jeune homme, Jean Rouaud, qui deviendra prix Goncourt et qui n’oubliera jamais ce professeur capable de transformer un cours de littérature en un acte de respiration commune.

Car Yves Cosson n’était pas que professeur. Il était ami. Ami de René Guy Cadou — ce poète mort à trente et un ans qui avait écrit que la poésie naît du silence et y retourne.

Ami de Thomas Narcejac, l’homme des romans policiers. Ami de tous ceux qui peignaient, écrivaient, composaient. Il accompagna et soutint de nombreux artistes dans la région nantaise et bien au-delà, créant avec eux en toute liberté.

— Geneviève Couteau, Joël Dabin, Paul Dauce, Marc Hénard, Javier Montesol, Jorj Morin, Alain Thomas. Il écrivait pour des revues, tenait des chroniques dans Presse-Océan, dans Le Peintre, dans la Revue du Bas-Poitou. Il ne séparait jamais l’art de la vie. Tout était lié, tout s’entrelaçait.

Le triangle des Bermudes d’un poète voyageur

Il parlait de son « triangle des Bermudes » — Châteaubriant, Nantes, Piriac-sur-mer. Puis Penthièvre en Saint-Pierre Quiberon. Là étaient ses terres, ses eaux, ses ciels. Là où la poésie prenait racine. Pendant près de soixante-cinq ans, il arpenta Nantes comme on lit un livre infiniment recommencé. Entre Erdre et Loire. Par les rues, les places, les quais. Piéton infatigable qui surprenait les secrets de la ville — cette ville qu’il célébra dans Nantes au cœur, publié en 2006 alors qu’il avait quatre-vingt-sept ans.

Son œuvre poétique est considérable. À cloche-cœur en 1955. Cour d’amour chez Seghers en 1966. Les Arbres d’Eden en 1992. Miroiteries de l’infini en 2000. Désir des îles en 2006. Poésie d’inspiration chrétienne, attentive au vivant, traversée d’humour, sensible à la nature et à cette grâce qui affleure parfois au détour d’une rue, d’un visage, d’un instant ordinaire transfiguré.

Il écrivait : « Blanc sur bleu Couëré / N’est plus qu’un nom bizarre sur une plaque / Pourtant je reviens dans ma rue. » La nostalgie n’est pas un repli. C’est une fidélité active à ce qui nous a faits. Il n’oublia jamais les caniveaux de son enfance, les digues de boue, les jours qui n’en finissaient pas de s’embrunir.

Professeur honoraire depuis 1983, il devint secrétaire général honoraire de l’Académie de Bretagne et des Pays de la Loire. Mais les titres importaient peu. Ce qui comptait, c’était cette capacité à tisser des liens, à faire naître des amitiés, à encourager les jeunes talents. Il écrivit un jour sur la poésie : « elle naît du silence et retourne au silence, elle est un entre-deux qui s’ouvre sur les abîmes de l’être et tente d’en explorer les profondeurs ».

Il mourut le 10 mars 2012 à Nantes. Quatre-vingt-treize ans. Une vie longue et féconde, contrairement à son ami Cadou fauché à trente et un ans. L’Académie littéraire de Bretagne et des Pays de la Loire créa le Prix Yves Cosson de Poésie — manière de perpétuer ce geste d’accueil, d’attention, de transmission qui avait été le sien.

Aujourd’hui, ceux qui l’ont connu parlent encore de lui au présent. Comme si sa voix continuait de résonner dans les salles de cours, dans les cafés littéraires, dans les pages des livres qu’il aimait. « Passant pressé / ne hâte pas le pas / à tes côtés chemine le poète / c’est ton double badaud. » Il avait écrit cela. Il était ce double badaud qui accompagne nos pas sans qu’on le sache — cette présence discrète et nécessaire que laissent derrière eux ceux qui ont su transformer la vie en poésie et la poésie en vie.


Merci à Bernard Allaire pour la photographie de Gabrielle et d’Yves Cosson à leur domicile de la rue Paré à Nantes.